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Janvier-16 Histoires de bœufs

La Provence c'est l'âne, le mulet, le cheval.....Mais il y a aussi des boeufs

M. Laugier de Fayence en 1990, le dernier bouvier du Var. Photo André Abbe.

Le bœuf dans le travail

Dernière journée de la dernière paire de boeufs de M. Laugier.Photo André Abbe

Nous les Varois n’avons pas la « fe di biou » (la foi des toros, ce qui en français ne veut pas dire grand-chose)… et pourtant les bœufs ont été très présents dans la vie de notre monde rural. Le bœuf était bête de trait au même titre que le cheval et le mulet. Le centre de l’élevage des bœufs était le village de Cuebris (O6) près de Roquestéron. Dans les zones humides, les chevaux devenaient poussifs (malades des poumons) et on faisait appel aux bœufs, à l’exemple de Cogolin, près de Saint-Tropez … au moment de l’arrivée de Brigitte Bardot, les derniers bœufs labouraient les vignobles de Cogolin. J’ai eu la chance de filmer pour l’émission « Vaqui » la dernière journée de travail de la dernière paire de bœufs de labour de Provence, chez Monsieur Laugier à Fayence. Moment de grande émotion. Le bouvier possédait trois bœufs, le gaucher, le droitier et le remplaçant. Le gaucher ne pouvait pas travailler à droite et inversement. Le remplaçant était élevé pour pouvoir travailler des deux côtés.

M.Laugier. Photo André Abbe

Un rapprochement peut être fait avec les premières lignes de rugby. Les piliers gauche peuvent rarement jouer à droite… Que les amateurs de rugby ne s’offusquent pas du rapprochement. Attention, je ne dis pas qu’il n’y a plus de paires de bœufs en Provence. On les sort pour les fêtes. J’en ai vu une au défilé du Petit Saint Jean à Valréas (84). Mais ne comptez pas trop sur elles pour labourer vos vignes. Je suis favorable à leur existence. Elles permettent aux jeunes générations de mieux connaître notre passé…

 

Tandis que M.laugier conduisait ses boeufs, Mme laugier nourrissait ses poules.. Photo André Abbe.

André Abbe

Le bœuf dans la tradition

Depuis presque 700 ans, le village varois de Barjols célèbre les "tripettes" le jour de la Saint Marcel...

Mais d’où vient cette tradition ?

La légende dit qu’au Ve siècle, Saint Marcel qui était l’évêque de Die dans la Drôme, rentrait chez lui après avoir été reçu par le pape à Rome. Chemin faisant, la mort le surprit alors qu’il se trouvait entre Aups et Barjols au niveau du monastère Saint-Maurice où tout naturellement on l’ensevelit. Le temps passa, le monastère fut abandonné et, vidé de ses occupants, il finit par tomber en ruines. Seul un fidèle resta pour veiller le tombeau de l’évêque et voilà qu’une nuit Saint Marcel lui apparut et lui demanda que ses restes soient transférés dans un lieu digne de sa condition plutôt que de reposer au milieu de ces misérables murs écroulés. Or, comme nous l’avons vu plus haut, Saint Marcel était mort à mi-chemin entre Aups et Barjols, c’est ainsi que les deux villages se disputèrent la dépouille.

Le litige était né : qui allait “récupérer” le Saint ?

Le Comte de Provence, de passage à Brignoles, eut vent de la dispute ; il reçut les deux parties et trancha d’un jugement digne de Salomon :

“Mesurez la distance qui sépare vos villages respectifs de la dépouille de Saint Marcel, le plus proche abritera le saint.”

Ainsi fut fait. La légende ne dit pas à combien se montait la différence, mais ce sont les Barjolais qui gagnèrent et s’emparèrent des reliques au grand dam des Aupsois. Nous étions le 16 janvier 1350. Or il s’avère que chaque 16 janvier, les Barjolais faisaient la fête en sacrifiant un bœuf dont les tripes placées dans de grandes corbeilles étaient promenées dans les rues du village en dansant la farandole. Cette coutume rappelait que quelques années auparavant, les Barjolais avaient été sauvés de la famine par l’arrivée providentielle d’un bœuf !

Voilà donc que les porteurs de reliques arrivent au beau milieu de la fête tandis qu’on dépèce l’animal. On s’embrasse, on se félicite et tous ensemble, religieux et païens, courent vers la collégiale, mélangeant profane et sacré, entrent dans l’église ivres de joie (et peut-être pas que…) et sautillent en chantant :

– Sant Macèu, Sant Macèu, li tripeto, li tripeto…(– Saint Marcel, saint Marcel, les tripettes, les tripettes…)

C’est ainsi qu’est née la fameuse danse des tripettes et la célèbre fête instituée.

Voilà pourquoi le 16 janvier 1350, Saint Marcel devint le patron de la ville et l’immolation du bœuf s’identifia à son culte.

Au fil du temps, un évêque de Fréjus horrifié par ce rite païen de sacrifice associé à un saint de la chrétienté a tenté de supprimer la procession. La Révolution qui ne voyait pas d’un bon œil ce genre de manifestation a essayé aussi mais en pure perte car la tradition a été la plus forte, et elle est toujours aussi vivace… Depuis tous les 16 janvier au matin, les tambourins et les fifres font entendre leur musique par les rues… L’après-midi, le bœuf, tout enrubanné est conduit dans le village, escorté par les bouchers… Le clergé est là, qui bénit les armes, le drapeau… et le bœuf.

À l’heure des complies, la foule entre dans la collégiale et commence alors la danse des Tripettes.. Même Monsieur le curé sautille !

Le 17 janvier a lieu la messe solennelle, une fois de plus, on danse et le buste du saint est promené dans le village. Le bœuf, lui, le pauvre, est mort ! Il a été sacrifié la veille, il sera embroché, immolé. Cependant il n’est sacrifié que tous les quatre ans et ce n’est pas celui qu’on promène en ville bien sûr. La viande consommée provient d’un abattoir où la bête a été dûment tuée selon les règles d’hygiène en vigueur.

Une partie est consommée rôtie, une autre en daube…

Claude Boyer

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