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La révolte des vignerons

Depuis le milieu du XIX° siècle, le Gard, l’Hérault, l’Aude et les Pyrénées-Orientales ont transformé en superbes vignobles les plaines arides qui bordent le golfe du Lion, si bien que la production annuelle de vin ne cesse d’augmenter

Le drame économique

De 1900 à 1906, la production passe de 16 à 21 millions d’hectolitres. La loi de l’offre et de la demande jouant son jeu, cette surproduction entraîne une mévente et une chute brutale des prix. Ceux-ci sont divisés par deux ou par trois et c’est la ruine qui frappe non seulement les petits viticulteurs surendettés qui se trouvent pris à la gorge mais également les négociants dont le sort est bien évidemment tributaire de celui de la viticulture.

La chronologie de la révolte.

C’est alors qu’entre en scène Marcelin Albert, cafetier et vigneron d’Argeliers, dans l’Aude qui prend la tête de la révolte. 
Le 12 mai 1907, il avertit le gouvernement que si rien n’est fait avant le 10 juin, il décrète la grève de l’impôt et appellera les municipalités à démissionner.

Les Languedociens réclament l’abrogation de la loi de 1903 sur la « chaptalisation » qui consiste à ajouter du sucre au moût pour augmenter le degré d’alcool au vin après fermentation, ainsi que la création d’une surtaxe sur le sucre pour décourager les importations. Mais le Président du Conseil reste inflexible et oppose une fin de non recevoir à cette revendication, il s’agit de Georges Clemenceau.

Marcellin Albert

Clemenceau en appelle au sentiment républicain des maires

Le 18 juin, Montpellier accueille pas moins de 600 000 manifestants. Du jamais vu qui prend les autorités de court, Clemenceau envoie pas moins de 27 régiments dans le Midi.

Le 19 juin 1907, la crise explose en un affrontement tragique entre les forces de l’ordre et les manifestants. Le drame survient à Narbonne où les soldats tirent sur la foule, faisant deux morts dont un adolescent. Le lendemain un nouveau drame, la troupe tire à nouveau sur la foule qui hurle sa haine, il y aura cinq nouveaux morts.

L’entrevue Marcelin Clemenceau

À Agde, à l’embouchure de l’Hérault, 600 soldats du 17e régiment d’infanterie prennent connaissance de la tuerie de Narbonne. Ils se mutinent et gagnent Béziers où ils sont accueillis par une population en liesse.

Le dimanche 23 juin, Marcelin Albert se présente de son propre chef au ministère de l’Intérieur, place Beauvau, et demande à rencontrer le Président du Conseil Georges Clemenceau qui le reçoit dans son bureau en tête à tête.

Celui que l’on appellera « le Tigre » lui fait la morale avant de lui remettre un billet de 100 francs pour le train du retour. Le rebelle accepte mais promet de le rembourser.

Le Président du Conseil convoque aussitôt la presse et raconte à sa manière l’entrevue, prétendant que le cafetier a éclaté en sanglots et laissant entendre qu’il n’aurait pas toute sa tête.

 

L’entrevue n’ayant pas eu de témoin on ne peut que s’en remettre aux déclarations de Clemenceau, mais même s’il a forcé le trait on se doute qu’un simple citoyen ne pouvait lutter seul contre celui qu’on a surnommé « le tombeur de ministères »

Loi anti-fraude et exemptions d’impôts grâce à Jean Jaurès

Mais finalement les manifestants menés par Marcelin Albert auront gain de cause. Suite à l’intervention de Jean Jaurès à l’Assemblée Nationale le gouvernement établit une surtaxe sur le sucre et réglemente sévèrement le négoce du vin et le 15 juillet, une nouvelle loi règlemente la circulation des vins et alcools.

Grâce à la pugnacité du ténor socialiste, les viticulteurs sont également exonérés d’impôts sur leur récolte de 1904, 1905 et 1906.

Son discours d’inauguration de la cave de Maurassan (Hérault), première coopérative de France construite en 1905, qu’il inaugura en ces termes « Paysans, ne restez pas isolés, unissez vos volontés et dans la cuve de la république préparez le vin de la révolution sociale ! » prenait ici tout son sens.

Le Languedoc conserve le souvenir aigu de cette révolte et ne manque pas d’invoquer les mânes de Marcelin Albert chaque fois que la concurrence ou les règlements menacent son vin.

Avoir tant de bon vin et pas pouvoir manger de pain

Claude Boyer

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